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Les vaches suisses ont leur collection de disques

de Magalie Goumaz pour 'Magazine - La Liberté' 28. Août 2000

 

CLOCHES - Cyrill Schläpfer enregistre depuis des années les cloches des vaches. Et il a posé son matériel dans les pâturages fribourgeois et vaudois. Le disque vient de sortir.

Son truc à lui, c'est les vaches. Il les adore. A tel point que s'il a commencé à enregistrer leurs sons de cloches dans les plus beaux pâturages de Suisse, c'était en partie pour répondre à cette question toute personnelle: quel disque prendriez-vous dans vos bagages si vous deviez aller vivre sur une île déserte? C'était en 1993. On le disait alors un peu fou, ou trop nostalgique, voire carrément à côté de la plaque.
Aujourd'hui, sa collection True Tone vient de s'enrichir d'un cinquième volume, mais le premier découlant d'un travail sur terre romande, en terre gruérienne plus précisément, dans la région du Gros-Mont. Les sonnailles tombent aussi à pic pour animer l'exposition qui se tient actuellement sur le même thème au Musée gruérien de Bulle.
Cyrill Schläpfer est loin de ce qu'on peut appeler un Suisse typique. D'accord, il aime les vaches et leurs cloches. Mais c'est l'univers sonore en général qui l'intéresse. D'ailleurs, assis sur une terrasse au bord du lac des Quatre-Cantons, il se retourne à chaque sirène de bateau pour vérifier s'il a bien deviné son identité. Et des projets, il en a mille.

EN PASSANT PAR L'ACCORDéON

Ce choix s'est imposé peu à peu. Après avoir étudié le jazz et la musique contemporaine à Berklee (Boston), il travaille trois ans pour la maison de disques EMI à Zurich avant de créer son propre label, CSR. Il produit de la musique très traditionnelle et un peu de pop. Il collabore notamment avec Christine Lauterburg, spécialiste du détournement de jodle. Surtout, il rencontre Rees Gwerder. «Il a été mon maître. Il m'a appris à jouer de l'accordéon schwytzois. Aidé est un grand mot. Il ne connaissait pas les notes et ne pouvait pas mettre des mots sur la musique, mais il m'a impressionné. Il jouait quelque chose, et je devais répéter. Il n'y avait pas d'explication. Il parlait peu, mais il m'a dit ceci: fais ce que tu as dans la tête.»
De cette rencontre, sont nés plusieurs disques de Rees Gwerder sur le label CSR et surtout un film, Ur-Musig, sorti en 1993, montré dans toute la Suisse et dans plusieurs festivals internationaux. Cyrill Schläpfer a ensuite retenu ce que lui avait dit l'accordéoniste et s'est consacré à ce qui lui trottait dans la tête: la connexion entre la musique et le paysage. «J'avais de la peine à faire le lien, alors que j'avais la conviction que la musique traditionnelle suisse était une chose, mais qu'il fallait aussi montrer son environnement géographique et culturel pour comprendre toute la mélancolie qui s'en dégage», explique-t-il. Et l'artiste aime se promener en montagne, se remplir de cette atmosphère paisible créée par la présence des vaches et de leurs cloches, écouter cet orchestre et ces harmonies naturels. «C'est un son qui nous est familier, qui vient de notre culture, de nos racines. Mais c'est aussi typique de l'humain qui veut toujours sonoriser le paysage, peut-être pour se protéger et montrer qu'il est là.»

LA MUSIQUE DES FANTôMES

Après les troupeaux d'Obwald, de toute la Suisse centrale, des bords du lac des Quatre-Cantons, du Muotatal, et enfin de la vallée du Gros-Mont, d'autres projets sont actuellement en route et qui le séparent de ses chères vaches. Le premier a pour cadre le lac des Quatre-Cantons. Ce ne sont pas les cloches qu'il enregistre mais les bateaux à vapeur. Il y en a cinq en circulation et il a passé déjà deux ans à enregistrer les bruits qu'ils produisent, à les retravailler et à élaborer une vraie dramaturgie.
Le second le fait voyager jusqu'au Mexique. Il est parti à la rencontre d'accordéonistes mexicains, mais surtout, il enregistre de nuit «parce que c'est plus intéressant», ce qui se passe dans une ville fantôme. Dans les montagnes mexicaines, à 3000 mètres d'altitude, cette ville abritait jusqu'à il y a un siècle des mineurs cherchant l'or et l'argent. Lorsque le marché s'est écroulé à la révolution, ils sont tous partis. Sur les 100 000 habitants, il n'en reste pas plus de 2000 pour toute une ville avec ses rues et ses places, sa cathédrale et ses églises. Elle était un lieu de culte très prisé pour les Indiens qui pensaient que le milieu du monde était là. D'autres religions s'y exprimaient également. C'est ici que Cyrill Schläpfer peut enregistrer les silences d'une ville, avec à peine quelques envolées de cloches (d'églises cette fois!) et autres bruits d'animaux en liberté.
Il va plus loin dans sa démarche depuis qu'il a rencontré un Mexicain d'origine polonaise, inventeur d'une folle machine qui transfome les résonances. Vous avez dit silence? Cette machine, immense instrument à cordes, capte les plus fins signaux et vibrations inaudibles pour l'humain et les retranscrit en sons audibles. Impressionnant, paraît-il. «Je crois que cette machine aime les cris mélancolique des âmes», ajoute-t-il.

TrueTone Vol.5   [Les Sonnailles]   Le troupeau broute au son des cloches

 


Cyrill Schläpfer, conservateur de patûrages

«La Liberté»: Quelles différences y a-t-il entre les cinq disques que vous avez déjà produits sur les cloches des vaches?
Cyrill Schläpfer: - Tous les lieux et tous les troupeaux sont différents, donc les disques aussi. Le disque enregistré au Gros-Mont est plus «sonore» que les autres, il y a plus de diversité. Les animaux, vaches, génisses et chèvres, portent des sonnettes, des clochettes, des cloches, des tapes, des chamonix, des toupins et des sonnailles. Les cloches sont belles, élégantes, légères, claires. En Suisse centrale, elles sont plus dures, graves. ça tient beaucoup au modèle choisi, une question de goût, d'artisan et de matériau. La race de la vache a aussi une influence. La Simmental ou la Red-Holstein sont plus lourdes, donc elles portent des cloches plus lourdes. Les vaches brunes de Schwytz ont des cloches plus petites parce qu'elles sont plus petites, mais aussi parce que les pentes sont plus raides, et il ne faut pas que ça la dérange dans sa marche.

Effectivement, «Les sonnailles» est une promenade apaisante de 74 minutes dans les pâturages. Et on constate une grande variété de sons. Pourquoi?
- Parce que chaque seconde est différente. Il y a les nuits de pleine lune où les vaches sont plus agitées, les après-midi où elles se couchent, les moments où elles sont dérangées par les mouches. En automne, la nature change, le son devient très clair. Je suis d'ailleurs en train de songer à répertorier ses variations. Mais sans vouloir faire un travail de musicologue. Moi, je me contente d'aimer et d'observer.

Comment choisissez-vous vos troupeaux?
- Au Gros-Mont, j'ai travaillé avec Jean-Claude Bovet, qui connaît la région. Je n'enregistre que les vaches à cornes. Parce que je crois que c'est un organe sensitif, comme les moustaches pour un chat. C'est une sorte de mutilation que de les lui enlever. Et ça modifie son comportement. ça ne facilite peut-être pas le travail de l'armailli, mais une vache à cornes a plus confiance en elle. Donc le son qu'elle dégage s'en ressent.

Quelles sont les principales difficultés que vous rencontrez dans l'enregistrement.
- J'ai besoin d'un lieu calme, sans bruits de voitures, de tracteurs, de machines agricoles et surtout d'avions. Le trafic aérien augmente chaque année et c'est de plus en plus difficile de trouver un espace temps pour l'enregistrement. J'ai un matériel très sensible, on entend tout, plus que ce que mon oreille entend.

Vous enregistrez beaucoup? Vous faites un important travail de studio?
- Non, pour ce dernier disque par exemple, j'ai six heures d'enregistrement. Après, ce n'est qu'une question de déterminer les séquences, trouver les intervalles, couper le reste. Je ne manipule rien, c'est un voyage sonore logique, comme un documentaire. L'artiste, c'est la vache.

Vous aimez les vaches et les cloches, mais pourquoi des disques par essence destinés à être achetés? Que voulez-vous communiquer?
- Je veux rendre attentif les gens à la valeur de ces sons qu'on entend de moins en moins et qui pourraient même disparaître. Déjà, je me dis que c'est dommage que je n'ai pas pu enregistrer la vraie race fribourgeoise. C'est d'ailleurs un crime qu'on ne soit pas parvenu à la conserver. Je veux aussi sensibiliser les armaillis, les artisans, à l'importance de maintenir cette tradition.
- Je veux aussi offrir quelque chose que certains ne peuvent plus entendre parce qu'ils ne peuvent plus marcher, parce qu'ils n'habitent plus ici. Rees Gwerder, l'accordéoniste, avait les larmes aux yeux lorsque je lui ai amené le premier volume, et ensuite, le directeur du home où il résidait en a commandé plusieurs pour ses pensionnaires.

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