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De la world sous nos fenêtres

de Antoine Duplan pour 'l'Hebdo' 28. Juillet 1994

 

Il y a quelques années, n'importe quel spectateur urbain moderne se serait insurgé au spectacle d'UR-Musig. Il aurait détesté ces Helvètes de vieille souche avec leurs pipes à couvercle, leurs stumps tordus, leur boucle d'oreille, ces vachers barrissant un petit coup de trompe par la fenêtre avant de lancer une puissante siclée face au ciel. Il n'aurait pas supporté ce folklore aux connotations forcément réactionnaires.

Mais la world music, cet avatar de l'ethnomusicologie correspondant à un épuisement de l'idiome rock, est passée par là. En compagnie de rock stars comme Paul Simon ou Peter Gabriel, on s'est ouvert au monde, on a appris à aimer d'autres musiques, venues des townships de Soweto ou des favelas du Brésil. Les oreilles occidentales se sont faites au raï, à la zouk, au m'balax, au Qawwali, la musique sacrée des soufis... Elles sont prêtes à aller chercher plus loin encore, dans les désert d'Orient et sur les îles australes, de nouveaux dépaysements harmoniques.

A faire le tour de la Terre, on finit forcément par revenir à son point de départ et découvrir que les extrêmes se rejoignent: l'étrangeté qu'on cherche au sud du Sud réside aussi sur nos monts quand le soleil se lève et baigne un éperon émergeant de la mer de brouillard tandis que mugit un cor antédiluvien. Envoûté par la beauté des paysages, par le rythme grave des gestes séculaires, le spectatuer urbain moderne oublie ses préjugés, abdique tout cynisme. Il succombe aux résonances profondes des sonnailles et des boilles à lait. Il frémit lorsque le pâtre, ce muezzin des alpages, clame sa prière vespérale. Bizarrement ému, il se rend compte que les harmonies vocales de la Suisse centrale ne sont pas moins mystérieuses que les Voix bulgares ni moins polyphoniques que leurs homologues corses. Il comprend que la Suisse appartient à la même vaste planète que le delta du Mississippi, la Martinique ou le Sénégal.

Réconcilié avec lui-même, le citoyen suisse, paraphrasant Eddy Mitchell, peut désormais chanter: „Où sont mes racines, Nashville ou Udligenswil?“ Et s'ouvrir sans plus de complexe au monde extérieur.

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